A pile ou face

A PILE OU FACE

Dur métier que celui de guide alpin. Un jour la piste bleue, un autre la rouge … Vingt ans déjà que celui-ci connaît ce disque, la routine, le train-train, appelez ça comme vous voulez, pour lui c’est … l’amour
.

Le coup de foudre il l’a eu dès qu’il l’a vue; majestueuse, immaculée, fière, elle était là devant lui, le narguait. Le message, bien que silencieux, fut entendu de notre ami.
Dès le lendemain, il partit au rendez-vous, seul, c’était une affaire entre elle et lui. Ses amis le traitèrent de fou, il n’était pas le premier qu’elle tuerait. Il demeura sourd à leurs conseils.
L’attirail indispensable de la panoplie de guide pèse un certain poids, cependant on eut cru qu’il volait, ses pieds touchaient à peine le sol.
 » Attends-moi ma jolie, j’arrive !  » Lança t-il dans un grand sourire. Et il avait déjà disparu.

Quand trois jours plus tard il revint, ce n’était plus le même homme. Que s’était-il donc passé là haut ? Attablés autour d’un chocolat bien chaud, il leur conta son histoire.

– Les premières heures étaient faciles, mais alors que le village devenait de plus en plus petit, ma fatigue elle, grandissait. Vos conseils m’arrivaient enfin aux oreilles :  » Ne pars jamais seul, ce n’est pas raisonnable. Dès que tu sens la fatigue, reviens chez toi.  » La fatigue, oh oui je la sentais, mais fait t-on attendre une belle dame au premier rendez-vous ? Je l’entendais qui m’appelait:  » Alors viens-tu me tenir compagnie ? « .

Les rires fusèrent. Des regards se croisèrent, plein de sous-entendus.

– Tu es fatigué, vas donc te reposer, la suite peut attendre.
– Le docteur est au village, je vais l’envoyer chercher.

Malgré ses protestations, on l’emmena au lit avec le médecin en guise de sentinelle. Ce dernier avoua que notre ami n’avait rien d’un homme fatigué, mieux que cela, il le trouva dans une forme éblouissante. Néanmoins comme il n’avait pas envie d’écouter son récit, il lui administra un calmant.
Le lendemain, chacun était sur d’en avoir fini avec cette histoire, mais il n’en était rien. Notre héros se chargea de rassembler l’auditoire et reprit son récit.

– Oui elle m’attendait, encore plus jolie que je l’avais imaginée. Mes yeux grandissaient d’extase au fur et à mesure de mon approche. Soudain elle s’avança vers moi en me tendant les bras.
– Les bras, quels bras ? Depuis quand la montagne a t-elle des bras ? Dit son voisin autant surpris que moqueur.

Le reste de l’assemblée acquiesça. Etait-il devenu fou notre ami ? La solitude sans doutes, le froid aussi, c’est qu’il gèle là haut.

– Mais c’est de la femme que je vous parle, pas d’une montagne ! Je l’ai vue comme je vous vois. Elle était coiffée d’un bonnet rouge qui faisait ressortir ses cheveux blonds bouclés. Elle avait un bizarre accoutrement pour le reste. Je n’ai pas retenu de détails tant sa beauté m’accaparait.

Elle s’est donc avancée jusqu’à me toucher presque, mais quand j’ai voulu lui prendre la main, elle a disparu.

– Elle s’est sauvée tu veux dire ?
– Non non, disparue, évaporée. J’ai aussitôt regardé de tous cotés, je l’appelais, rien. J’ai cru avoir rêvé mais dans l’air flottait encore son parfum. Je suis resté là longtemps, j’ai espéré, attendu, en vain. Il a bien fallu que je redescende. Voilà vous savez tout.

Le silence général demeura encore quelques instants, chacun en sa tête cherchait une explication plausible.

– Gervais, cette histoire ne te rappelle rien ? Dit le vieux docteur à son frère au moins aussi âgé que lui.
– Si justement j’y pensais, tu crois que …
– Tout ceci est bizarre mais il y a tant de détails semblables qu’on est obligés de faire un rapprochement non ?

– Mais de quoi parlez-vous donc ? Demanda notre héros du jour.
– C’est une bien vieille histoire, mais tous les anciens du village t’en parleront. C’était en 44, les maquisards étaient nombreux dans les montagnes. Notre cousin Joël et sa fiancée Nora en faisait partie. Un jour une mission importante les sépara, Joël dut conduire deux anglais au-delà de la frontière. Hélas il ne revint pas. On apprit par la suite qu’ils étaient tombés sur une patrouille.
Nul n’aurait pu convaincre Nora de rester à l’attendre, la montagne n’avait pas de secret pour elle, elle y avait grandi. Elle partit seule. Elle avait mis un curieux accoutrement, une tenue de camouflage qu’elle disait et je crois bien que son bonnet était rouge.

Avant son départ, elle nous avait laissé une pièce de monnaie, un fétiche d’après elle, en nous disant ceci :  » Ne perdez pas cette pièce, elle sert au pile ou face. Joël avait gagné, c’est pour cela qu’il est parti à ma place.  »
Elle n’est jamais revenue. La pièce a disparu du coffret où je l’avais mise…

Depuis ce jour, notre ami le guide est souvent remonté à cet endroit, seul ou en groupe. Personne n’a jamais vu cette  » apparition  » à part lui.

Au fait, son prénom est Joël et il ne quitte jamais sa pièce fétiche.

Josy de Carpentras

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s